GEORGES Luc et JACQUÉ Bernard, diverCité. Dans la cité ouvrière de Mulhouse,

Mediapop éditions, Mulhouse, 2014, 73 p.

Luc Georges est photographe : il voit, il regarde les hommes et les femmes qui font, mieux, qui sont Mulhouse. Il aime ce qu’il voit, il aime ceux qu’il regarde. Et il les photographie, au cœur de la ville, dans la Cité ouvrière, au cœur des maisons de la Cité ouvrière.
Vingt propriétaires, de « ceux qui travaillent ou qui ont travaillé dur pour devenir propriétaires de leur maison » (p.7), ont accepté de l’accueillir dans « leur for intérieur ». Luc Georges les a photographiés dans les vêtements qu’ils avaient choisis, « une harmonie entre les couleurs des vêtements et l’environnement » se faisant naturellement.
Bernard Jacqué est historien, tout particulièrement de l’espace intérieur et du décor : il raconte en quelques pages claires et enlevées le projet patronal de Cité ouvrière, la réalisation et les mutations du lieu ainsi que la diversité des origines et des parcours laborieux.
Originaires du Portugal, du Sénégal, de l’Oranais ou du Constantinois, du Maroc, de la Martinique ou encore d’Italie, tous sont mulhousiens. Leur regard tourné vers l’objectif renverse magnifiquement la perspective et le questionnement : ces hommes, ces femmes, ces enfants  renvoient à chaque lecteur la question de qui il est et en quels lieux.
Nous avons là un petit opuscule qui va droit au cœur de l’identité mulhousienne.

Marie-Claire Vitoux



GIOVANETTI René, Wittelsheim et ses mines de potasse, Amélie et Joseph-Else,

JdM éditions, Mulhouse, 2014, 180 p.

René Giovanetti est un remarquable porteur de mémoire : son dernier opus sur les mines de potasse de Wittelsheim est une nouvelle bataille remportée contre l’oubli de cette activité minière qui, pendant un siècle, a façonné les hommes et les choses dans ce bassin de vie alsacien.
L’auteur a centré son propos sur le village où a commencé et fini l’aventure potassique. Dans une progression chronologique parfaitement maîtrisée, l’auteur nous raconte les formidables mutations qu’a connu, et aussi subi, le petit village alsacien depuis les premiers forages en 1904.  Le récit de l’époque pionnière de l’exploitation s’appuie sur une riche iconographie dont il faut saluer la qualité (cartes postales colorisées, photos noir et blanc, plans topographiques, schémas techniques, etc.).
La première guerre mondiale, la plus grande grève de l’histoire des mines de potasse (25 juillet 1919-10 septembre 1919… excusez du peu !), l’Entre-deux-guerres marqué par la modernisation des techniques de production, par le recrutement massif de mineurs polonais, par l’érection des cités minières complétées par les écoles, les centres de santé, la salle des fêtes, les lieux de culte, toute cette histoire fait l’objet de rappels clairs et instructifs.
La nazification du bassin potassique est analysée avec moult détails, l’auteur rappelant en particulier le sort des Polonais et l’importance des prisonniers de guerre et des travailleurs forcés étrangers. Sont traités aussi, c’est assez rare pour que ce soit noté, l’épuration et ses débordements.
Après l’étude du redémarrage de l’exploitation qui s’accompagne à nouveau de radicales modernisations, après avoir présenté les lignes de force de la reconversion depuis le début des années 2000, l’auteur accomplit son œuvre de mémoire : il nous offre la liste des 832 victimes d’accidents mortels, il raconte la saga des Ferrari, la venue de visiteurs célèbres (de Gaulle en 1959, Jacques Chirac en 1992, des champions olympiques comme Colette Besson, le navigateur Eric Tabarly, etc.). De ce point de vue, la publication de photos non légendées de mineurs et autres acteurs de la potasse à Wittelsheim permet un hommage singulier et sympathique à tous ces anonymes.
Au final, si le lecteur peut regretter la sobriété sévère de la mise en page, il apprendra beaucoup de ce passé tout proche et pourtant déjà disparu.

Marie-Claire Vitoux



HEROLD Georges, DELESTRE Philippe, Un petit Alsacien dans la Grande Guerre, 1914-1918,

Editions Italiques, Triel-sur-Seine, 2014, 160 p.


Dans le flot éditorial qu’a déclenché le centenaire de la Grande Guerre, les éditeurs, et plus encore les petits que les grands, ont cherché LE document original. Le texte publié est la pépite qu’ont trouvée les Éditions Italiques.
L’originalité du document vient de ce qu’il est composé de deux « récits », le texte du Mulhousien Georges Hérold et les dessins de Philippe Delestre. Ceux qui ont aimé l’album La Guerre est finie paru en 2008 retrouveront les « visages de Tintins casqués » dessinés dans une filiation évidente et revendiquée à Hansi (voir les dessins p. 149 qui répliquent le célèbre dessin des Allemands rentrant chez eux en 1919).
Pour illustrer ce récit, Philippe Delestre a choisi le graphisme des BD enfantines. Cela peut sembler adapté au texte qui est présenté par l’éditeur comme le récit fait par un enfant de « sa » guerre de 14-18.  Pourtant, et le lecteur aurait dû en être informé, le texte-support n’est en aucune manière la parole d’un enfant. Georges Hérold, l’auteur, a certes fait preuve d’une grande maturité quand, du haut de ses 11 ans en 1914, il décide de rédiger « des notes » et de recueillir, tout au long de la guerre, des coupures de journaux. Pourtant, ce ne sont pas ces notes originelles qui nous sont données à lire mais bien, comme il nous l’explique dans son avant-propos daté de la première édition le 10 décembre 1932,  « un journal de mémoire » rédigé « à partir de mes notes, de mes collections et des coupures de journaux que j’ai soigneusement recueillies à l’époque » (p. 9). Mieux encore, le récit de 1932 n’a pas pour but premier de mettre en forme les impressions et les remarques du jeune adolescent de 1914-1918 mais bien d’être un manifeste contre la guerre  à l’heure où les nuages s’amoncèlent de nouveau dans le ciel franco-allemand : « c’est l’amour de la paix que j’ai voulu transmettre à mes descendants et aux amis de ma famille en évoquant ici les heures difficiles… ». L’originalité du texte aurait gagné à ce que soient ainsi précisées les temporalités de l’événement, de l’écriture et de la traduction (le récit originel est écrit en allemand) ainsi que sa finalité.
La voix de l’enfant et le pacifisme de l’adulte se marient cependant au fil du récit de façon réussie. Ce que voit l’enfant et que n’a pas oublié l’adulte, ce sont les chevaux éventrés, les champs de blé gorgés du sang des morts et des blessés, la souffrance des femmes apprenant la mort de leurs hommes.  L’enfant grelotte de froid pendant l’hiver 1916-1917 comme il crie famine pendant l’été et l’automne 1918. Ce que le texte et les images nous donnent à voir, c’est la cause de l’effondrement de l’Allemagne à l’automne 1918 : l’arrière n’en peut plus et il « ne tient » plus.

Marie-Claire Vitoux



LAFAURIE Agnès (dir.). Crédit Mutuel Mulhouse-Europe, un temps d’avance,

Editions Carnets de vie, Paris, 2014, 128 p.

Cet ouvrage, commandé par la Caisse elle-même à l’occasion de son cent quinzième anniversaire écrit l’histoire de la deuxième caisse de crédit mutuel mulhousienne.  À l’origine « Maria-Hilfer Spar und Darlehnskasse Verein », elle est fondée en 1900 et reste longtemps connue sous le nom de « Caisse Sainte-Marie ».
Cette création est, à Mulhouse, la deuxième réalisation du mouvement coopératif bancaire impulsé par le chanoine Henri Cetty, curé de la Cité ouvrière de Mulhouse et fondateur en 1896 de la caisse Saint-Joseph dans la Cité.
L’ouvrage déroule, selon un ordre chronologique rigoureux et avec une abondante documentation iconographique (c’est d’abord un livre d’images), les grandes étapes de l’évolution de cette caisse de Mulhouse, entre les premiers guichets de la rue Schlumberger et les locaux modernes de l’avenue Kennedy. Il permet de comprendre comment cet établissement est devenu, au début du XXIe siècle, une des plus puissantes unités du Groupe Crédit Mutuel, passant du statut d’établissement de crédit pour la population ouvrière, à celui d’une banque polyvalente, accessible tant aux clients individuels qu’au monde économique.
Disponible aux guichets de la caisse, l’ouvrage apporte aux Mulhousiens les clés essentielles pour explorer les 115 années de l’histoire de l’une des institutions remarquables de l’épopée économique et sociale de Mulhouse.

André Heckendorn



NONN Henri, L'Alsace actuelle,

Presses Universitaires de Strasbourg, Strasbourg, 204 p.


A l'heure où la Région Alsace (1955-2015) commence à se fondre dans la grande région Acal, l'ouvrage de Henri Nonn arrive à point nommé. Comment fonctionne le territoire alsacien, quelle est sa personnalité, et cela après plusieurs décennies de mondialisation ? L'ouvrage  appartient à la lignée de l'université de Strasbourg qui, dès les années 1960, avait contribué à réinventer la géographie régionale avec Etienne Juillard (1914-2006), Jean Tricart (1920-2003), Michel Rochefort (1927-2015)… Henri Nonn invite d'abord à une lecture géo-historique depuis l'Après-guerre, puis explique les logiques spatiales à partir de la métropolisation, et s'interroge enfin sur les modes de gouvernance. Il donne un sens à l'histoire sous la forme d'une « dynamique de progrès collectif » désormais inscrit dans la durabilité.
La partie I montre comment le développement de l'Alsace s'est fait de manière exogène, « sous dépendance » des capitaux français et internationaux, ce qui avait été largement souhaité par des responsables alors soucieux de mettre en valeur une position rhénane. En effet, au début des Trente Glorieuses, les « paysages soignés » et « coquets » cachaient une structure agricole fragile avec de trop petites exploitations, une « mosaïque » d'industries anciennes et des banques absorbées par des réseaux nationaux avec à la clé un « déclin » du « capitalisme régional ». Mais l'intégration européenne et la modernisation des infrastructures soutenue par la planification française impulsent une vigoureuse croissance fondée sur l'internationalisation. L'agriculture devient maïsiculture et viticulture (avec aujourd'hui 30 % des crémants élaborés en France). Le phénomène des travailleurs frontaliers vers Karlsruhe et Bâle prend corps dans les années 1960. Au total, la prospérité masque une faiblesse du fait de l'importance considérable des emplois de production, alors que le tertiaire supérieur reste en retrait. Alertée par un rapport du CESA en 2003, la Région promeut l'innovation (avec le réseau BioValley, par exemple). Elle est par ailleurs soucieuse de durabilité (TER, plans paysagers, gestion de l'eau…). Après un lent effritement, la crise de 2008 marque la fin d'une époque avec la destruction de nombreux emplois, en particulier dans l'industrie.
La partie II évoque « le nouveau paradigme » articulé entre les échelles globale et locale, où la métropolisation est la clé de voûte du développement, à condition de pouvoir répandre ses effets dans toute la région. Dans ce jeu, les atouts de Strasbourg sont les suivants : une ville-porte avec de bonnes infrastructures, une université de renom et la présence des institutions européennes. Tramway et tourisme sont des marqueurs positifs. Mais la recherche manque de lisibilité autour d'un pôle qui serait emblématique. A Mulhouse, l'aéroport constitue un atout essentiel ; ses musées techniques sont réputés ; mais la ville est toujours un « réceptacle » pour l'industrie et non une « inductrice d'activités ». La ville a renoncé à la Métropole Rhin-Rhône et cherche depuis 2011 des synergies avec Strasbourg. Quant aux villes moyennes, elles apparaissent dans leur rhénanité avec la présence de fonctions supérieures et de services diversifiés. Les effets d'entraînement de Bâle et Strasbourg sont évidents, encore que leurs fonctions supérieures ne traversent guère la frontière nationale et que l'Alsace fonctionne d'abord pour elles comme une sorte de périphérie heureuse.   
La partie III interroge le futur à l'aune des acquis. L'auteur est un peu dubitatif quant au classement national de Strasbourg en termes d'emplois métropolitains car, bien plus qu'ailleurs en France, une partie de cette ressource est établie à proximité mais non dans son aire urbaine. Par ailleurs, la dynamique socio-démographique alsacienne s'essouffle d'un point de vue quantitatif, avec une croissance de la population fondée sur le seul solde naturel et qui va en se ralentissant. De fait, l'intégration des « cadres allogènes » - discrets par leur nombre dans les bilans statistiques - devient un élément déterminant pour l'emploi et la création de richesses, la demande de mobilités et de logements verts comme celle d'événements dans le but de « faire métropole ». Dans les banlieues et dans le périurbain, la promotion d'un urbanisme qui ne serait pas seulement de l'urbanisation est complexe à mettre en œuvre, notamment du fait du mille-feuille administratif et politique à la complexité croissante. C'est pourquoi est apparue légitimement la question de la fusion des deux départements et de la création d'une collectivité unique, un projet qui avait échoué faute de « clarté », de « préjugés ou inerties ». A présent, la création d'une grande région vient « compliquer les perspectives » en ajoutant une échelle supplémentaire.
Pour l'auteur, les politiques de soutien à l'innovation sont une priorité car « le développement régional [est] à revigorer ». Il invite à un rapprochement entre les institutions et les entreprises pour une « endogénéisation » dans une région où les forces sont « assez bien réparties » avec de fortes « aménités régionales/locales ». L'auteur dénonce le « saupoudrage » et propose d'accentuer l'effort sur deux pôles, « santé-médicaments-biotechnologies » et « culture et créativité ».  Le carrefour logistique apparaît lui aussi comme une opportunité. Finalement, la frontière nationale reste un facteur perturbant car elle freine les jeux d'acteurs et les intégrations au sein du Rhin supérieur. « Sont en tout cas indispensables des ajustements de gouvernance ». Et, préoccupation récurrente de l'auteur, une clé importante du développement se situe dans l'organisation et la promotion des mailles fines du territoire alsacien.
L'ouvrage est complété par une belle annexe cartographique en couleurs, avec un croquis de 2005 très instructif sur la convergence des trajectoires des métropoles régionales en France, que l'on se désespérait de voir publier un jour. Le glossaire est instructif et la bibliographie, séduisante. Malgré la densité de l'information et la consistance des idées, il y a en fin de compte un peu de frustration pour le lecteur qui voudrait imaginer les contours de l'Alsace du futur, ce qui, il est vrai, n'était pas le titre de l'ouvrage.  

Raymond Woessner


WALLISER Andrée, Grandeurs et servitudes scolaires,

L'Harmattan, Graveurs de Mémoire, Paris, 2014, 203 p.

Professeure agrégée d'histoire-géographie à la retraite, l'auteure revient sur sa carrière professionnelle en région parisienne ainsi que sur ses années d'enfance et d'adolescence à Mulhouse puis d'étudiante à Strasbourg. Elle avait fréquenté les Archives mulhousiennes pour la préparation de son Diplôme d'Etudes Supérieures, intitulé « Mulhouse et la guerre de 1870 ».
Les 25 premières pages du livre retracent son enfance et sa jeunesse dans la cité du Bollwerk. Andrée Walliser est née en janvier 1945 ; directrice de maternelle, sa mère avait fait de son école « la maison du bonheur » dans « un quartier déshérité » selon un rapport d'inspection. En dehors du verre de lait et de la douche obligatoire, l'école Thérèse a laissé d'excellents souvenirs à l'auteure. Après le concours d'entrée en Sixième, elle a rejoint un monde plus bourgeois, celui du lycée Camille Sée, que tout le monde connaissait alors comme étant le Lycée de jeunes filles avant qu'il ne devienne le lycée Montaigne. On y retrouve l'ambiance stricte de l'époque, avec les célèbres blouses des élèves ou les contrôles vestimentaires faits à l'entrée par Madame la Directrice et Madame la Surveillante générale. Andrée Walliser évoque également le Conservatoire de musique de l'époque, ainsi que les émissions de télévision. « Certains jours, ce nouvel objet de connaissances entrait en concurrence avec le travail scolaire et m'imposait un effort de volonté pénible pour ne pas négliger ce dernier. » C'était en 1960...
L'ouvrage comblera de plaisir, peut-être de nostalgie, les anciens élèves mulhousiens. Il donnera à réfléchir à tous ceux qui sont intéressés par la question de l'éducation de l'entre-deux-guerres à nos jours.

Raymond Woessner


CLAERR STAMM Gabrielle, De Soleure à Paris. La saga de la famille de Besenval seigneurs de Brunstatt, Riedisheim et Didenheim,

Société d’histoire du Sundgau, Alsagraphic, Riedisheim, 2015, 216 p.

Un grand et beau livre abondamment illustré vient de paraître sous la plume minutieuse de Gabrielle Claerr Stamm : rien moins que l’histoire fouillée jusque dans ses moindres détails d’une famille prolixe aux destinées européennes, suivie à la trace, du XIVe au XXe siècle, de Torgnon (val d’Aoste) à Naples, en passant par Paris, la Pologne et … Brunstatt, Riedisheim et Didenheim. Un compte rendu ne peut faire état de tous les détails, parfois intimes, que l’auteure a rassemblé en une quête dont il faut saluer la ténacité. Toutes les sources possibles ont été mobilisées, traquées, photographiées : le fonds des archives familiales déposé en 1980 au château de Penthes, près de Genève, une thèse sur Jean-Victor, tableaux, documents, monuments, gravures etc.

En suivant les destinées de la famille Besenval, on se prend à s’interroger sur son caractère exceptionnel ou au contraire caractéristique de bon nombre de montagnards descendant de leurs villages pour chercher fortune en ville en poursuivant leurs activités à l’échelle de l’Europe. G. C. S. a choisi de privilégier quelques personnages de cette étonnante famille. Martin Besenval initie la saga familiale. Né en 1599 ou 1600 à Torgnon, il suit dans un premier temps les traces de son père, orfèvre (il appartient donc déjà à une certaine élite sociale) pour bientôt compléter son champ d’activités et d’intérêts en parcourant toute l’Europe, parlant italien, français et allemand. La guerre de Trente ans l’amène à se replier sur Soleure, ville catholique et « neutre », dont il devient bourgeois en 1629. Il y est mentionné comme « marchand d’argent ». Il fournit rapidement la monnaie (le Batz) pour toute la région et entre d’autant plus facilement dans les charges municipales. Sa carrière politique au Conseil va de pair avec son activité économique, le commerce de blé, de sel (il s’empare de la perception de la gabelle), de vin, de matières précieuses etc. Ajoutons son mariage avec la fille d’un conseiller notable, de souche ancienne. 10 enfants traceront les destinées familiales qui feront des Besenval de parfaits aristocrates : officiers dans les régiments de Gardes-Suisses pour les garçons, couvent ou prestigieux mariages pour les filles. Le tableau de la réussite des Besenval se complète rapidement par la construction d’un hôtel en ville − à Soleure − et un château à la campagne − en Alsace −. En 1644, Martin achète le château de Byss à Zillisheim et le village de Didenheim. Après la guerre de Trente Ans, Brunstatt et Riedisheim complèteront ses seigneuries. L’investissement immobilier et foncier en Haute Alsace n’a rien d’exceptionnel pour les familles suisses et on sait que Mulhouse et sa région étaient très liées à l’Helvétie. Quelques années plus tard, il investit dans la politique en acquérant une demie compagnie de Gardes-Suisses : l’avenir de ses fils, gendres, petits fils est alors tout tracé et la proximité du roi de France leur vaudront distinctions et privilèges. Martin est anobli par Louis XIV en 1655 : les Besenval de Brunstatt entrent dans le cercle des grandes familles aristocrates d’autant plus facilement que leur fortune est faite.

La génération suivante poursuit la feuille de route paternelle : aristocrates aux affaires prospères liées aux charges politiques, catholiques et français de cœur bientôt de cour − d’après les reproductions de documents, un seul de cette génération sait écrire (parler ?) en français − tout en gardant de solides attaches à Soleure et en Alsace, autour de Mulhouse. Les brillantes carrières militaires et politiques intègrent les cinq fils dans la noblesse européenne et son mode de vie : éducation par le voyage − Jean-Victor fait le récit de son tour d’Europe en 1661-1662 dans Jähriger Raÿss Beschreibung −, carrière d’officier, charges de bailli, gouverneur, conseiller du Rat de Soleure, beaux mariages excepté Charles-Jacob (ou Jacques selon les documents). Célibataire et officier des Gardes-Suisses à la cour de France, ce dernier fait de la demeure familiale de Brunstatt un petit château avant son bombardement par Turenne la nuit du 31 décembre 1674. Mulhouse accueille les blessés français par la porte Haute et les impériaux par la porte de Bâle ! Charles-Jacob acquiert également une propriété à Riedisheim digne de son rang (le restaurant Kiény actuel) qu’il consacre en faisant enregistrer en 1697, par le Conseil souverain, les armoiries de la famille dans l’Armorial général. Remarquons que depuis 1695 il avait été fait, avec ses frères, Freiherr par l’empereur Léopold I. Le caractère cosmopolite des Besenval qui se jouent de tous les événements et les lieux de la politique européenne fait regretter le peu de place accordé par l’auteure au contexte de leur ascension sociale.

Les petits fils de Martin, toujours dans les régiments de Gardes-Suisses, se déploient pour le compte des rois de France dans la diplomatie, séjournent souvent à Paris, deviennent bilingues et hommes de culture. Jean-Victor II (1671-1736), après s’être illustré sur les champs de bataille, défend les intérêts français à la cour de Suède, relance le commerce à Dantzig et passe dix années à la cour de Pologne. En 1716 il épouse une comtesse polonaise qui l’introduit dans la haute noblesse de ce pays. Quelques années plus tard, il entreprend avec son frère de grands travaux au château de Waldegg, près de Soleure : chapelle, théâtre, bibliothèque, sans pour autant délaisser son palais en ville. Mais fait significatif : c’est à Paris dan l’église Saint-Sulpice qu’il est inhumé. Paris ne fait pas oublier la Suisse originelle. La quatrième génération retrouve l’Alsace. En 1759 les Besenval deviennent barons et leur baronnie comprend Brunstatt, Riedisheim, Zillisheim, Didenheim, des terres à Froeningue, Flaxlanden, Galfingue, Hochstatt et Rixheim. Jean-Victor-Pierre-Joseph (1712-1784) devient Garde-Suisse à 18 ans mais s’établit à Brunstatt où il gère, par bailli interposé, non sans difficultés, les trois seigneuries familiales − les tensions prérévolutionnaires se cristallisent sur les rentes, les dîmes, les corvées, le bétail etc. Son frère, Pierre-Joseph-Victor (1721-1791), élevé à Soleure et au château de Waldegg par ses oncle et tante, rejoint ses parents à Paris dès 1726. Ses poésies, romans, nombreuses publications − dont ses Mémoires…sur la cour de France, celle de Louis XVI qu’il a beaucoup côtoyé − lui assurent une célébrité certaine sans compter le succès de sa remise en ordre du « service des Suisses » en tant qu’inspecteur général des Suisses et Grisons. Cette réforme des pensions, ses gratifications et ses hôtels parisiens mais surtout son usage exclusif du français lui valent la colère des Soleurois qui le chassent du grand Conseil …pour l’y réintégrer plus tard, amadoués par les 1 000 volumes offerts à la bibliothèque de la ville ! Commandeur des provinces de l’Île de France, il retire ses troupes de Paris le 14 juillet 1789, évitant ainsi la guerre civile ; il est emprisonné puis libéré par les révolutionnaires.

La période postrévolutionnaire réduit a quia la fortune des Besenval qui ne reçoivent plus de pensions royales pour leurs compagnies de Gardes-Suisses et connaissent mille difficultés pour sauver leurs revenus et leurs biens. Pour acheter dans la banlieue parisienne, ils se débarrassent de tout le patrimoine familial alsacien et suisse. Le dernier descendant disparaît en 1798 à Naples où les derniers officiers Besenval ont servi dans l’armée italienne. Fait symbolique : leur château de Byss est rayé de la carte par le chemin de fer …

Par la saga des Besenval, travail d’une grande ampleur, G. C. S. veut explicitement combler une lacune historiographique alsacienne : les barons et maîtres de seigneuries en Haute Alsace n’avaient pas encore fait l’objet d’études approfondies. Et pour cause : cette famille appartient au réseau des aristocrates européens s’accommodant et tirant profit de toute situation. La minutieuse et riche collecte de G. C. S. donne à voir les destinées successives de chacun des membres de la famille en un récit vivant et abondamment illustré. On attend à présent une mise en perspective typologique d’une famille suisse dans la société européenne des XVIIe et XVIIIe siècles. Les compagnies de Gardes Suisses parce qu’elles assuraient pensions, proximité du souverain, honneurs, missions dans toute l’Europe, ont-elles joué ce même rôle de propulsion sociale pour beaucoup de familles ? L’interface culturelle et linguistique que jouent les cantons helvétiques entre royaume de France et Empire est-elle déterminante pour accéder aux dignités politiques ? Les Suisses promus à la noblesse du royaume de France et de l’Empire, dans le cas précis aussi de la Pologne, ont-ils joué un rôle important dans la conduite des conflits et leurs résolutions ? L’histoire continue…

Odile Kammerer

 

Marguerite MUTTERER, L’invention d’un outil,

Jérôme Do Bentzinger Editeur, Colmar, 2015, 254 p.

Madame Marguerite Mutterer me le pardonnera, elle en a entendu d'autres, mais il me faut bien dire que c'est une sacrée bonne femme. La lecture du troisième volume de son autobiographie, L'invention d'un outil suscite toute mon admiration. Mulhousienne, Marguerite Filbert-Mutterer, a fui la ville pendant la Seconde Guerre Mondiale pour rejoindre Belfort puis Paris où elle suit une formation d'assistante sociale. Elle revient diplômée à Mulhouse au cours de l'été 1945. Une suite de hasards (mais elle a l'art de provoquer les hasards) la met en contact avec de jeunes mutilés de guerre. Pour ces jeunes, au delà des indispensables soins médicaux, des appareillages, il y a tout le problème de leur réinsertion sociale et professionnelle : c’est la condition de leur survie dans un monde particulièrement dur puisque la ville est en partie ruinée, que son économie est à reconstruire. Et c'est ainsi qu'avec courage mais aussi beaucoup d’intelligence, elle met sur pied dans le beau bâtiment de l'Hôtel central, réquisitionné, rue de la Sinne, à deux pas de la place de la paix, le Centre de formation professionnelle des mutilés. Ces mutilés, il s'agit dans un premier temps de les repérer, puis au Centre, de les suivre sur le plan médical et chirurgical, de les rééduquer sur le plan physique, de les remettre à niveau sur le plan scolaire, de leur donner une formation professionnelle, de financer toute cette activité en lui donnant un cadre juridique, en l'occurrence associatif, comme le plus souvent à Mulhouse. On imagine le nombre d'administrations à convaincre, l'ampleur de l'énergie dépensée pour mettre tout cela sur pied pour la rentrée scolaire 1946 à l'intention de 64 adolescents, pour la plupart pensionnaires. Marguerite Mutterer sut convaincre, canaliser les bonnes volontés, provoquer les enthousiasmes. Bien entendu, tout ne se déroula pas sans heurt, mais elle sut rassembler les bénévoles, comme Bernard Thierry-Mieg, quitte à se heurter avec lui par la suite, ce que l'on imagine facilement, avec deux personnalités si entières. C'est à propos de l'étape suivante qu'ils se heurtèrent : trouver un emplacement et y construire un bâtiment mieux adapté que l'hôtel central, quelles que soient ces qualités de ce bâtiment. Finalement, le Centre de réadaptation que nous connaissons rue Albert Camus put ouvrir ses portes en 1966. Marguerite Mutterer nous fait entrer dans le quotidien de ce Centre qu'elle gère en faisant "foin de la charité et du paternalisme" pour privilégier la "solidarité, respectueuse de la personne". A travers une série de portraits d'anciens élèves, l'auteur nous fait revivre avec une fierté justifiée ses réussites mais aussi ses échecs, comme ces élèves totalement indisciplinés qui lorsqu'elle leur en fait le reproche, lui retournent un "Madame, on sait qu'on est foutus, alors…", ce qui, bien sûr, la glace. Le livre se complète par un chapitre sur les précurseurs de la réadaptation professionnelle depuis l'hôtel des invalides sous Louis XIV. Un magnifique autoportrait de femme dont l'auteur nous annonce la suite, qui doit couvrir les années 1967-1986.

Bernard Jacqué

 

 

Collectif, 115 ans d’industrie chimique à Mulhouse-Dornach,

2015

Il n’est pas dans les habitudes de l’Annuaire historique de rédiger un compte-rendu sur un ouvrage non diffusé dans le réseau des libraires, mais uniquement destiné aux bibliothèques et aux membres de l’association éditrice. La qualité de l’ouvrage 115 ans d’industrie chimique à Mulhouse-Dornach et sa mise à disponibilité à la Bibliothèque municipale, aux Archives et à la Bibliothèque universitaire de la Société industrielle (BUSIM, sise à la Fonderie) nous amènent à faire exception.

L’association éponyme a eu à cœur et a mis tout son cœur pour réaliser un ouvrage à la fois rigoureux, riche d’informations et pédagogique. L’album, de format italien, développe en quatre parties l’histoire du site de Mulhouse-Dornach, de l’entreprise (les bâtiments ont presque tous disparu en l’espace de quelques années), les services-supports au sein de l’entreprise et l’action de préservation de la mémoire menée par l’association. Plans, photos, explications techniques, informations historiques, reproduction d’archives, extraits de paroles de salariés, tous les supports ont été utilisés pour raconter avec une grande pédagogie la saga de cette entreprise familiale devenue centenaire grâce à son patronat tout à la fois enraciné dans le territoire et ouvert aux techniques les plus novatrices et grâce à au sentiment d’appartenance de ses salariés. En creux, l’ouvrage donne les informations qui permettent au lecteur de s’interroger sur les logiques économiques qui ont décidé la fermeture de cet outil qui venait d’être modernisé.

L’éradication de tout le bâti d’ICMD près de la gare du Nord a rendu plus nécessaire encore cet ouvrage pour la préservation de la mémoire de cette entreprise. L’association ICMD 115 ans d’industrie chimique à Mulhouse-Dornach a fait là un très beau travail de mémoire.

Bernard Jacqué

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